Notre plan bien échafaudé pour fourber le Grand Manitou du Grand Marnier

par Alex Atman -

Nous étions conviés au 4e Mur, bar à cocktails, pour un entretient avec nul autre que Patrick Raguenaud, maître distillateur de chez Grand Marnier. Je n'allais pas là pour m'amuser. Oh que non Madelon!

Je n'avais qu'un seul objectif: lui voler son job.

D'abord j'étais un peu sur les nerfs, parce que le bar est délibérément mal indiqué dans la rue. C'est un semi-secret bien gardé pour les initiés. Quand on entre, il y a 3 murs de briques, c'est tout. Alors j'ai pensé m'être gouré, mais non, j'étais bien à la bonne adresse! Je n'allais pas renoncer à cette vie de maître distillateur avec, comme seule embûche, trois murs de briques rouges. Alors que je prenais un pas de recul pour défoncer ce qui était entre moi et ce poste tant convoité, ma hanche a accroché le mur de gauche et comme par magie, le mur d'en face a pivoté en faisant une courbette, comme pour me souhaiter la bienvenue. Ça augurait bien!

Tout de suite, j'ai repéré Patrick Raguenaud qui discutait au bar, un cocktail à la main. J'étais mal barré, il avait l'air d'un chic type. Il n'était pas question pour moi de tomber dans son piège. S'il me paraissait trop sympathique d'emblée, je n'aurais jamais le courage de lui voler son poste, alors je devais me montrer froid et distant. J'ai contourné le bar et pour me mettre à l'aise, je me suis emparé d'un cocktail au Grand Marnier Louis Alexandre. Déjà je sentais qu'on essayait de m'amadouer, mais je tenais bon! Je jouais au photographe distrait en sirotant mon apéro des plus festif.

Après un verre, ça allait mieux, mais j'avais besoin d'une dose de courage supplémentaire. J'en ai donc commandé un autre. Pendant que le mixologue mesurait consciencieusement les doses, j'en ai profité pour plagier sa recette.

  • 1 dash de Lillet blanc
  • 2 dash de bitters à la Lavande
  • 1/2 oz de Grand Marnier Louis-Alexandre
  • Topper de Prosecco 
  • Zeste un peu de citron

La présentation

La recette à peine notée sur le coin de ma napkin, c'était déjà l'heure d'aller nous assoir. Alors que M. Raguenaud commençait son allocution, je m'armais d'un bloc note et d'un crayon pour ne pas perdre un seul mot. Après tout, je devais assurer un max si je voulais aspirer à lui piquer sa place. D'emblée, M. Raguenaud nous invite à l'interrompre pendant sa présentation pour lui poser des questions. 

«Après tout, on est pas à la petite école» souligne t-il.

Bon sang! C'est ce que je craignais. Il est d'une humeur agréable et ne fait pas dans le secret d'État. Il est prêt à tout nous dire. Ça sera dur et même un peu triste de lui voler son poste. 

La tradition Grand Marnier

Je prends tout en note comme un dactylo effréné. Voyons voir si j'ai été bon élève...

La liqueur Grand Marnier a été créé en 1880, mais l'histoire commence bien avant. En 1827,  M. Lapostolle possède une distillerie dans la région parisienne au sud de Versailles. Il a une fille qui se marie avec Louis Alexandre Marnier, qui est un type assez génial. Disons au-dessus de la moyenne, un peu aventurier et surtout entrepreneur. Le couple gère la distillerie où ils produisent des alcools de fruits. Arrive la guerre de 1870 et les Prussiens encerclent Paris. Le couple fuient la région parisienne pour s'installer à Cognac. La guerre se termine enfin et Louis Alexandre retourne à la distillerie avec une idée en tête; faire une liqueur à l'orange avec du Cognac. 

«À l'époque en France, en 1880, on parle beaucoup de petites choses. Le Petit Écho de la Mode, le Petit Journal. Tout est petit. Même les Marinier sont petits. Il aurait pu créer un petit Marnier, mais il les prend à contre pied et en fait un Grand Marnier, ce qui était un peu plus génial, un peu plus créatif, un peu plus moderne.»

S'en suit ensuite un succès mondial ( vendu dans plus de 150 pays). Fait étonnant: la famille Marnier est toujours propriétaire de cette affaire. Je compte bien y remédier en prenant les rênes de l'entreprise, mais c'est pas encore dans la poche.

Les ingrédients

Essentiellement, les saveurs du Grand Marnier tournent autour de trois ingrédients: 

Le sucre

Puisque c'est une liqueur, on utilise du sucre raffiné de betteraves pour arrondir le produit. Il faut dire que les saveurs du Grand Marnier ne tournent pas autour du sucre, mais on en retrouve quand même entre 100gr et 200gr par bouteille, selon le produit.

L'essence d'orange

Pas question de prendre des raccourcis en utilisant des essences préparées comme c'est souvent le cas dans l'industrie. Chez Grand Marnier, on utilise toujours le même procédé ancestral. L'orange de choix est la bigarade provenant d'orangeraies d'Haïti. On cueille le fruit vert pour conserver les saveurs désirées dans la pelure du fruit qui sera séchée, puis envoyée par bateau. Plus de 9000 tonnes par année sont utilisées pour produire l'essence d'orange. 

On fait macérer les pelures dans l'alcool qui prend une teinte verdâtre, qu'on distille avec le jus de macération pour obtenir un parfum d'orange. 

«Chez Grand Marnier, il y a quelque chose à laquelle on tient par-dessus tout; c'est la qualité du produit fournit à nos clients. Et pour atteindre cela, nous respectons le côté craft, artisanal, traditionnel.

Le Cognac

L'approvisionnement de Grand Marnier se fait chez 450 viticulteurs de la région de Cognac. On utilise le cépage Ugni blanc qui ne fait pas un bon vin, mais une excellente eau de vie une fois distillée dans un alambic charentais (pot still). La forme de la bouteille est d'ailleurs inspirée de la forme de l'alambic. Après la 2e distillation, on optient un Cognac à 70%, près pour le vieillissement en barriques.

Évidemment, le Cognac est cher, car il y a bien des contraintes techniques, dont l'approvisionnement chez les viticulteurs de la région. M. Raguenaud nous apprend que 100L d'alcool pour faire de gin ou de la vodka vaut environ 80 euros, alors que 100L de Cognac nouveau, ça vaut 1100 euros. 

La dégustation

«On regarde, on sent, on déguste et on en parle»

Cordon Rouge

Tout le monde connaît le Cordon Rouge. C'est le classic réconfortant bien rond avec l'essence d'orange qu'on aime tant sur glace ou en cocktail. ( 39,95$ en SAQ) 

Framboise Pêche

Nouveau produit qui a connu une croissance phénoménale dans la dernière année. La pêche à la côte. Sans surprise, la liqueur a un nez de pêche et de marmelade d'oranges. La framboise apporte une certaine vivacité. Excellent!  (50,00$ à la SAQ) 

Louis-Alexandre

Le Louis-Alexandre laisse une impression moins sucrée en raison de sa plus forte concentration en Cognac (82% au lieu de 51% dans le cas du Cordon Rouge.) Très facile à boire seul, il est aussi parfait pour un cocktail festif avec un bon mousseux. (69,75$ à la SAQ)

Cuvée du Centenaire

On entre dans la ligue des grands. La cuvée enveloppe de ses saveurs de fruits secs, d'abricot, de vanille, de toffee et de poivre, sur une longue finale d'orange amère. Je ne suis pas étonné d'apprendre qu'on utilise du Cognac vieilli jusqu'à 25 ans pour cette cuvée fantastique. ( 129,75$ à la SAQ) 

Cuvée 1880

Dans celui-ci, on pousse l'audace de sélectionner du Cognac vieux de 60 ans. On y met moins de sucre et moins de parfum d'orange, ce qui laisse toute la place au vieux Cognac. Il exprime fort bien le caractère de la barrique et un côté noisette et vineux. Un produit d'exception!      (399$ à la SAQ) 

Quintessence

Tous les ingrédients sont réunis pour un produit de luxe de grande qualité: Cognac provenant de Grande Champagne et de la collection familiale Paradis vieilli jusqu'à 100 ans, combiné à de l'essence d'orange distillée 2 fois, ce qui la rend plus citron qu'orange.  

La cuvée est vive, énergique, avec des notes d'épices, de fruits secs et de vieux chêne. Cette cuvée a de quoi nous faire oublier le sucre résiduel. La fierté de M. Raguenaud. On le serait nous aussi. ( 999$ à la SAQ) 

En quête de sens

La dégustation avait eu le don de me faire perdre mon focus. J'étais aux anges, voyageant d'un verre à l'autre pour choisir mon préféré. En plongeant mon nez dans mon verre de quintessence, tout m'est revenu à l'esprit.

Je n'étais pas ici pour m'amuser. J'avais un poste à voler.

J’ai alors compris que je n’étais pas à la hauteur, c'était bien évident. Après tout, Patrick Raguenaud en connaissait une couche de plus que moi sur les spiritueux. Ça faisait beaucoup être maître distillateur, directeur de production et si gentil à la fois. Ça serait bien trop lourd pour mes épaules frêles. J’avais encore des croutes à manger. J’ai alors réalisé que je ne serais jamais créateur de liqueur et ça m’a rendu triste, mais pas trop non plus parce que j’avais encore un peu de Quintessence dans mon verre. Alors je me suis levé d’un bond, je me suis approché de lui et je lui ai serré la pince. En une nouvelle quête de sens, je suis sorti pour affronter le soleil et j’ai marché d’un bon pas vers la SAQ la plus proche.

À défaut de lui voler son job,  je pouvais tout de même me payer une petite bouteille de Cordon Rouge.

-Alex Atman