Houblonnière Lupuline: récit aventurier de Monica Bercan au pays des rhizomes

Houblonnière Lupuline: récit aventurier de Monica Bercan au pays des rhizomes
Nous voyions l’engouement pour les microbrasseries et voulions faire partie de ce mouvement. Être capables d’offrir un produit agricole aux microbrasseries québécoises nous a beaucoup motivé.
— Charles Allard
Houblonnière Lupuline Hopyard 1.JPG

On en connait pas mal sur le houblon, ce miracle de la nature qui définit la bière. Ses variétés, ses propriétés, ses acides alphas ou betas, la famille amérisante et la famille aromatique... Mais je souhaite plutôt diriger votre attention vers un sujet moins discuté: le dur labeur et la passion indéniable derrière la production du houblon québécois.

Par une chance extraordinaire, je me suis faite inviter (ainsi qu'Ovi et un ami herboriste passionné) pour participer à l’étape printanière qui s’appelle cordage. 

Le séjour était chez Houblonnière Lupuline Hopyard à Pontiac, sur l'Isle-aux-Allumettes.

 

Mireille Allard et son frère, Charles Allard, ont été parmi les premiers à bâtir une houblonnière commerciale au Québec. 

À l'époque, c’est une passion pour la production locale et la bière artisanale qui les poussent à développer ce domaine encore très peu connu dans la région.

Les défis, nous les avons surmonté par essai-erreur. Par exemple: nous avons été très impliqués dans l’homologation des produits phytosanitaires utilisés dans la production du houblon.
— Mireille Allard

C'est l'avantage d'un terrain inconnu, tout est à établir!

 
 

La multiplication des plants

La famille Allard débute en 2009 avec 1 300 plants de Nugget et Willamette, pour passer à 3 500 plants de Cascade, Centennial et Chinook en 2012, puis à 5 500 plants en 2015.

Ils ont aujourd'hui 11 acres en production, soit 11 000 plants composés de 10 variétés de houblon. 

Notre philosophie de production est basée sur l’entraide. Nous avons
tellement appris d’autres producteurs non-canadiens qu’il nous apparaissait normal de soutenir les personnes qui voulaient suivre nos pas au Québec.
— Mireille Allard

C'est justement dans cet esprit solidaire (en lequel Kruhnen, notre microbrasserie, croit beaucoup) que nous avons décidé de mettre la main à la liane.

Le rêve luxuriant

On charge l’auto avec un fût de notre TPA: Transylvania Pale Ale, question de ne pas mourir de soif en plein champ, et on part pour 4h de route. Jusqu'ici, on est optimistes. Après tout, ça sera sans aucune doute une partie de plaisir: on nouera quelques cordes au passage, bien échafaudés au sommet d'une jolie tour, entourés de gens heureux. On ira s'amuser tout en donnant un coup de pouce-vert à Lupuline. On pourra en profiter pour mieux les connaître et même en écrire un article, chose que j'avais en tête depuis un bon moment.

Mais en arrivant à 11h du matin, on se trouve soudainement fainéants. Une vingtaine de gens travaillent déjà au champ depuis des heures, sans parler du jour précédent.

Ah, bon, pas grave! On se joint aux braves, caméra prête à immortaliser la magie du gigantesque métier à tisser. Je réalise alors que "poser des cordes" n'a rien à voir avec ce que j'imaginais.

 
 

Comment ça pousse, le houblon?

À la base: 

  • Le houblon est une plante à tiges
  • Elles s’accrochent en hélice autour d’une corde
  • On les plante en rangées séparées de 8 pieds
  • Les rhizomes se trouvent à 2 ou 3 pieds les uns des autres
  • Ils sont enterrés dans de petits monticules de terre
  • On monte une structure de poteaux et des câbles fixes à une hauteur de 18 pieds
  • Ces câbles sont étirés à une certaine tension pour supporter les plants en devenir

L'accordage des câbles est souvent préalablement fait par Charles.

De ces câbles, on accroche des cordes en fibres de noix de coco qu’on a mouillées pour une meilleure manipulation, mais surtout pour augmenter leur tension quand elles sècheront. C'est à ces cordes de support que les tiges s'agripperont naturellement.

Les 3 postes de travail

Nous nous organisons en 6 équipes, 2 assignées à chaque poste:

  • Les cordeliers
  • Les attrapeurs
  • Les piqueurs
 
 

Les cordeliers

Il y a 2 cordeliers sur chacune des 2 tours amovibles. Ces tours en bois sont tirées par deux tracteurs en mouvement continu.

On doit bien s’ancrer, maintenir son équilibre, et surtout refouler son acrophobie. 

Les bras dans les airs, on doit s’emparer d'une corde rugueuse pour vite effectuer un nœud spécifique: Lanyard Hitch / Cow Hitch knot.

Sur les câbles longitudinaux, chaque corde a son spot, bien désigné par une goupille métallique qui correspond au plant plus bas. Les tracteurs s’arrêtent rarement et les deux tours avancent en parfaite synchronisation.

Les cordeliers doivent être très habiles et très rapides.

Lyne Brière (épouse de Charles) s'affaire en tant que chef de meute des cordeliers, aux devants du défilé.

 
 

Les attrapeurs

Au sol, il y a 2 équipes d'attrapeurs sur 2 rangées différentes qui suivent les tours de cordeliers. Il faut attraper toutes les cordes pour éviter que le vent les mêle comme la tignasse à Médusa.

Loïk (fils ainé de Line et Charles) est l'attrapeur principal d’une des équipes. C'est lui qui m’enseigne cette tâche. L'autre équipe est dirigée par les deux filles, Dania et Maëlle. Nous sommes donc 3 attrapeurs par équipe.

Je me dis d'abord que si les enfants y arrivent, j'ai dû être assignée à la tâche la plus facile... Mais ne soyez pas dupes! C'est une course sans relâche. Les vents sont puissants et on saute de tous bords tous côtés pour attraper les cordes folles. Il faut ensuite les dénouer et les aligner pour passer le flambeau à même la paume du piqueur.

Heureusement que je suis une joggeuse et que je ne m’étourdie pas si facilement, parce que je me retrouve ici déboussolée à plusieurs reprises.

Vous pensez toujours pouvoir gérer un tel émoi? Attendez de lire sur le rôle des piqueurs...

 
 

Les piqueurs

Mireille et Charles mènent le bal, et on se réfère souvent à leurs conseils pour piquer aux bons endroits.

Les piqueurs ont un outil spécial, la pique, avec une tête en fourche. 

Pour chaque paire de cordes que les attrapeurs nous refilent, on doit insérer un pieu métallique en forme de W. On passe les cordes ensemble dans le V inférieur en les étirant pour que les cordes soient tendues. On place la fourche au milieu du plant et on frappe fort avec un pied sur l’échelon de la pique pour enfoncer le tout entre les racines.

La vitesse de travail est élevée. Les piqueurs se suivent et se relayent. Des fois on perd le pieu, des fois on lâche les cordes, des fois on ne réussit pas à les enfoncer comme il faut. Mais le plus difficile, c’est de se pencher à répétition pour appliquer la force brusque d’un bon coup de jambe.

J'ai uniquement accompli cette tâche pendant 2h, et encore après 2 semaines, mes jambes sont pleines d'ecchymoses. Et je ne suis pas de nature fragile! 

Mon visage, en plein soleil, est devenu rouge comme celui d’un macaque (clin d'oeil aux Atman).

Corder au peigne fin

S'en suivent plusieurs jours à ce rythme effréné, en pleine chaleur ou sous la pluie, car les cordes doivent être posées quand le plant atteint un pied. C’est le temps de palisser.

On choisit les tiges les plus prometteuses pour les enrouler dans le sens des aiguilles d’une montre. Les autres tiges sont détruites pour donner le plein potentiel à celles qui réussissent à grimper.

La spécialiste des plants, c'est Mireille. Elle s'est beaucoup promenée parmi les producteurs américains pour apprendre à maîtriser toute cette verdure.

La fin couronne l'oeuvre

Le soir venu, fatigués au max, mais animés de sourires radieux, on se ramasse sur la belle terrasse de la houblonnière. On se rafraîchit dans la piscine et on se détend dans le jacuzzi. 

On se régale d'une double portion de merveilleux mets, préparés par la maman de Lyne, et on arrose le festin de bonnes bières. C’est comme ça que je m’aperçois qu’il y a plusieurs jeunes brasseurs dans la bande. Ils viennent d'Ottawa et de Gatineau, et on découvre leurs excellentes créations.

Quant à Mireille et Charles, je vois le contentement dans leurs yeux. C’est la première fois que le champ de 11 acres est cordé en 3 jours.

On aimerait croire que le travail est terminé et qu'on se tournera les pouces jusqu’à la cueillette, mais détrompez-vous: l’irrigation, les maladies et les mauvaises herbes tiennent toujours ces producteurs amplement occupés. Il faudra aussi terminer la construction de la nouvelle oast house, grange de séchage pour le houblon!

Pour donner suite à cet article, je me promets de revenir durant la période de cueillette... 

Microbrasserie Kruhnen