La Fin du Monde qui a gâché ma soirée...

La Fin du Monde qui a gâché ma soirée...

L'autre soir, j'ai verrouillé la porte, j'ai coupé la sonnerie du téléphone, je me suis installé confortablement et je me suis décapsulé une Fin du Monde. J'étais un homme comblé. Une Fin du Monde, c'est toujours le fun. En levant mon verre pour faire un toast à mon bonheur, j'me suis rendu compte qu'il n'avait pas tout à fait la même forme que celui recommandé à l'endos de la bouteille, mais ça faisait l'affaire.

C'est pas comme si j'avais commis un crime en la versant dans le verre défendu; vous savez, celui marqué d'une croix rouge. Si vous faites ça, vous êtes carrément une mauvaise personne. Tout allait bien jusqu'à ce qu'il me vienne l'idée d'en faire une dégustation détaillée pour notre site web. Quelle erreur! Ça a gâché ma soirée. En moins de cinq minutes, je suis passé de l'état d'homme comblé à l'état misérable d'un ado qui découvrirait un pustule gigantesque sur son nez le jour de son bal des finissants.

Mon calepin était sur la table, près à y recevoir mes notes de dégustation, mais les minutes passaient, mon verre se vidait et toujours rien. J'avais beau humer la bière, prendre des gorgées gouleyantes, mais mon crayon ne s'agitait pas. Pas un seul mot, pas même un gribouillis ou un bonhomme à lunettes. Rien! Une chance que j'étais seul. Avec un témoin, j'aurais dû me confondre en excuses et me justifier:

— Je te jure que ça ne m'est jamais arrivé avant, c'est la première fois...

La bouteille allait bientôt être vide et je ne savais plus quoi faire. J'étais dans une impasse. J'ai pensé qu'ouvrir une autre bouteille pouvait être la solution, mais en même temps ça m'angoissait. Et si je n'y arrivais pas? Je devais trouver la source du blocage. Anxiété de performance? Non, ce n'était pas ça. Alors c'était quoi le problème? Et c'est là que j'ai eu une illumination qui a terrassé mes papilles.

La Fin du Monde est pour bien des gens la bière qui a tout changé. La première bière qui vous a amené ailleurs. Celle qui a dépucelé vos papilles. C'est mon cas. Avec la Maudite et la Fin du Monde, Unibroue a su me convertir à la bière artisanale. J'en ai tellement bu depuis près d'une vingtaine d'années, que je la connais par cœur. Je n'ai même pas encore enlevé le collet que je commence déjà à la goûter. Alors en faire la dégustation devrait être un jeu d'enfant. Pourtant c'est tout le contraire. Lorsque j'en bois une, les saveurs sont si familières que ça forme un tout homogène dans ma tête. Je la bois et ça goûte la Fin du Monde.

Je tenais enfin la clé du blocage. Maintenant sur la bonne piste, je suis alors allé me chercher une autre bouteille et j'ai commencé à écrire:

Dès les premières effluves de céréales, de levure et d'épices qui émanent de la mousse blanche généreuse, des souvenirs remontent à la surface et se mélangent en un tourbillon nostalgique:

La Fin du monde était là le soir de mes 18 ans, elle était là lorsqu'on avait regardé les étoiles assis dans la neige en buvant directement au goulot, elle était là le soir du référendum où j'avais perdu mes illusions que l'on devienne un jour un pays, elle était là sur le banc de parc après une partie des Expos, elle était là lors du compte à rebours vers le bug de l'an 2000, elle était là pour célébrer la naissance de mes trois enfants... Elle était là pour me rappeler que certaines choses restent immuables, qu'on pouvait compter sur elle, comme un vieux chum, toujours à l'heure pour les premières notes de l'hymne national.

Bref, la Fin du Monde, c'est une tonne de bons souvenirs, de la nostalgie en bouteille. D'ailleurs, c'est peut-être la seule façon de la décrire.

Alex Atman