ArticlesDavid Atman

Prisonniers du matin au soir à la microbrasserie Le Temps d'une Pinte, vous ne croirez jamais ce qu'ils ont fait pour s'en sortir...

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Prisonniers du matin au soir à la microbrasserie Le Temps d'une Pinte, vous ne croirez jamais ce qu'ils ont fait pour s'en sortir...

Ils y ont bu et ils y ont mangé. C'est ça qui s'est passé.

Rien de spectaculaire, vous vous dites? Meunute, madame. Cette journée là, c'était un foutu marathon. Du brunch au souper, on a squatté la place comme des goélands sur une borne de drive-thru. Mais pourquoi? Pourquoi se faire ainsi souffrir en abusant des bonnes choses?

Parce qu'on savait que ça serait notre seule chance avant un bon p'tit bout. Besoin d'un fix, tu vois? Parce que depuis, ça va plus. Ça va plus du tout.

Je vis dans le déni. Depuis des lustres, je file à vive allure, des jambes su'l cou pis des coups de pompes quand j'y pense. Je me sauve. J'accepte pas que ce spot glorieux soit à une heure et demi de moi. Que mon Montréal si grandiose, si brassicole puisse être ainsi éclipsé par des méthodes trifluviennes. 

Je me suis dis que ça passerait, que je rêverais un jour d'autre chose. Puis c'est resté. Je me suis vu en parler à qui voulait bien l'entendre, fatiguer des quidams dans le métro avec mes histoires de tartares. Crier sur les toits que je trouvais la terrasse donc ben belle, que je ne jurais que par le Malakoff trempé dans l'Égoïne. 

Mais je pouvais pas m'y repointer le nez avant d'avoir écrit ce foutu article, preuve de mon crush. Effectivement, je m'étais peinturé dans un coin de rivière, sans rame ni équerre.

Voici donc mon hommage, ma tentative de vous convaincre d'ajouter la case "TDP" sur votre liste de choses à cocher avant de kicker la chaudière.

Ou de verser le berlingot.

Mais tsé, c'est peut être aussi le syndrome de Stockholm qui parle.

Pour ceux qui se le demandent encore, le Temps d'une Pinte, c'est un super torréfacteur microbrassicoboustifaillard de Trois-Rivières. Ça veut dire qu'il y a du sale bon café, de la sale bonne bière, et de la sale bonne bouffe. Trois facteurs qui font de cet endroit le Triangle des Berlues pour un road-trippeux comme moi. 

Allons-y par étapes parce que tant qu'à y être, on va couvrir le sujet comme il se doit. Quels ont donc été nos choix décisifs cette journée-là?

Choix #1: le brunch

On le regrette pas pour un poil, même si ce n'est à présent qu'un lointain souvenir d'été.

L'Arrache Temps était la première pinte. Une double IPA ensoleillée comme une plage. Hyperfraiche, elle exprimait une belle verdure, des saveurs de tarte lime-meringue et d'un panier de kumquats, suivies d'une pointe d'endive dans la finale d'amertume franche. De belles gorgées chaleureuses que je reprendrais volontiers à l'instant. 

En guise de mimosa, on s'est pris une dose de Patente à Gose qui (nous croisons les pouces) sera de retour au printemps prochain. 

Une Gose, c'est une bière légèrement saline, mais surtout délicieusement surette. En bouche, c'est du pur fruit: Brugnon, limonade, prune fraiche. Un simili-panaché super doux au sel qui plane comme un pingouin. C'est une bière déjeuner, comme un jus d'orange sans pulpe boosté d'électrolytes et d'une touche de je-ne-sais-quoi appelé alcool.

À 3.8% y'a pas scandale à faire, même si Dieu sait qu'on a essayé en sautant sur Sébastien Bourassa et en moffant son nom à répétition dans la même conversation. La honte. Mais c'est oké, grâce à son instinct d'espiègle macaque, il a pu tolérer mes âneries. C'est un chic type. C'est pour ça.

Parlons de l'arrivée des zoufs bénédictines sur leur lit de kale, et des pétaks bien épicées. 

La Gose rendait l'assiette merveilleusement digeste nous laissant une sensation de légèreté. C'est pas peu dire quand on voit ces chutes de hollandaise qui n'en finissent plus de couler en torrent de cascade ruisselant comme un fleuve, et ce avant même qu'on perce le jaune d'une beauté insoutenable.

On a versé une larme. Un peu parce que c'était beau, mais surtout parce que c'était triste. Tout est si éphémère, quand on y pense. Une assiette vide, c'est d'une grande mélancolie.

Avec tous ces goodies derrière la cravate, on s'est installés un peu plustre proche du bar, puis on a commandé l'Enclume - excellente Porter Baltique - histoire de faire descendre la pression. 

Je crois que c'est comme ça que ça fonctionne, le corps humain.

Choix #2: l'apéro

43 IBU et 8% plustre tard, on brassait un paquet de cartes en se frottant le bide. Ça allait bien.

Et là, ça devient flou. On s'est éternisés, on s'est marrés, on a eu des longs silences de détente.

J'ai mémoire d'une courte marche de santé autour du bloc, puis c'était déjà l'heure du souper. Un glitch. Une anomalie spatio-temporelle.

Inquiété rien qu'un brin par ces minutes anéanties, j'ai proposé d'essayer un autre spot, mais Laurie n'était plus parmi nous. Je l'avais perdue. Elle me guidait à travers les rues, yeux hagards, répétant comme un mantra "if it ain't broke don't fix it".

Avant que je puisse intervenir, on était de retour assis au bar et on nous servait un plat après un autre. S'échapper n'était plus une option.

Il ne restait plus qu'à passer au travers. 

Choix #3: le souper

Les Faux Falafels, y'avait pas de souci. Ils étaient sans gluten, aux yams et aux pois chiches. C'était sain, loin d'une dure sentence. 

Mais après, fallait croquer dans le Scotch Egg. T'as déjà croqué dans un Scotch Egg? Tu t'en sors pas intact. C'est un zouf mollet, enrobé de chair à saucisse et de purée de panais. Frit.

Puis le Malakoff? Un bout de baguette trempé dans la fondue. Frit.

Quelque chose du genre. Je veux même pas en savoir plustre, parce que si je découvre le secret puis que je me mets à en faire à la maison tous les wikaines, s'en est fini pour ma dignité. 

Ces trucs là sont déments.

Choix #4: le dessert

C'est ici qu'on a viré mal.

Il y a eu du gâteau, une belle grosse part pour deux, et les griffes sont sorties pour la dernière bouchée. Ça te brise un couple, un délice pareil.

PUIS il y a eu un verre d'Enclume édition spéciale, porter baltique vieillie en fût de Chianti, lui donnant une formidable acidité et un tapis de résine adoucissant grandement son taux de sucre. 

PUIS il y a eu un Glencairn de Chartreuse V.E.P., chose dont je rêvais depuis mon adolescence. Si smooth.

PUIS il y a eu un caméo surprise de l'expert en bière Philippe Wouters et son fils. Rigolades garanties.

PUIS il y a eu une visite de la brasserie avec Gustavo Nevares, brillant maître brasseur opérant ainsi sa magie au deuxième étage, où l'on a pu espionner des coquineries en barriques, des rumeurs de oude et de lambic.

PUIS on a capturé tout ça en petites images et en mots.

PUIS on l'a ruminé des mois, à vouloir raconter comme il faut.

PUIS on s'est dit qu'il était venu le moment, que maintes pintes ayant depuis été trinquées, fallait embrayer. 

PUIS on a cliqué sur "partager".

Puis on est revenu ajouter la morale que:

Le Temps d'une Pinte, c'est une unité de mesure. On s'en sert pour calculer le plaisir au pied carré.

Co-créature de La Décapsule, ce malin macaque est fou de petites bitters anglaises qui se trinquent à la pinte.